Se lever avec la Terre : un appel doux et urgent

Je suis une femme blanche, occidentale, queer. J’ai bientôt quarante ans. Je suis une enfant de la Terre.

Cela n’a jamais été un doute, une révélation tardive ou une idée trouvée dans un livre. Cela a commencé à s’imposer à l’adolescence, sans avoir l’environnement adéquate qui pouvait soutenir cela.

Mais je le sentais dans mes os, dans mes rêves, dans la manière dont mes pieds touchaient le sol et dont mes mains caressait les plantes, les roches, les eaux.

La Terre n’a jamais été un concept pour moi : elle a toujours été ma Mère. Et la vie, un dialogue avec les plantes, les esprits, les corps, les énergies, le Vivant. Je parlais aux éléments comme à des membres de ma famille.

Longtemps, je n’ai pas su le dire au monde. Mais en moi, c’était clair. Cette mémoire cellulaire n’a jamais été en lambeaux, elle est restée intacte, comme une braise sous la cendre.

Autour de moi, dans certaines de mes lignées et dans notre histoire collective, quelque chose a bien été saccagé. L’héritage de nos ancêtres a été pillé, brûlé, recouvert de silence et de honte. Les sorcières ont été réduites en cendres. Les savoirs des femmes, des plantes, des cycles, des corps, ont été effacés, ridiculisés, criminalisés.

Cette coupure, je la connais, je la sens, je la combats. Mais elle n’a jamais eu raison de la braise en mon âme, en mon cœur bouillonnant.

Elle n’a jamais éteint ce que quelque part que je connais loin en dedans. Ce lien à la Terre, aux plantes, aux esprits, aux corps, je l’ai gardé vivant, je ne l’ai jamais perdu malgré tout. Pas tant par héritage que par fidélité à ce qui palpite et pousse en moi.

Et puis la vie me l’a confirmé. Sur mon chemin d’accompagnante spirituelle, un nom est arrivé, comme une évidence, une signature posée par l’univers : Marion de la Terre. Ce nom ne m’a pas été donné par hasard. Il est venu nommer ce que j’ai toujours été. Aujourd’hui, il prend encore un sens nouveau. Un sens qui s’approfondit, qui s’élargit, qui devient plus urgent et plus collectif.

Et aujourd’hui, je me lève. Comme je peux. Avec ma voix, avec mes mains, avec mes fragilités et mes forces mêlées. Parce que je me reconnais dans les combats des Peuples premiers. Parce que je les ai rencontrés, ici en France, et là-bas, sur leurs terres. Parce qu’ils m’ont parlé. Parce que je les écoute.

Je me reconnais comme enfant tellurique, selon les mots de Moira Millán, femme Mapuche, guerrière de la Terre qui m’ont profondément percutés ces dernières semaines. Et c’est depuis cette reconnaissance que j’écris aujourd’hui.

Parce que dehors, en Europe le monde brûle. La canicule écrase tout. La Terre cuit sous les feux de forêts. (Et ailleurs, les glaciers fondent, les eaux montent. La terre tremble. Etc.)

Et nous, nous restons enfermés dans nos grilles-pains, ces logements surchauffés, ces cages de confort moderne qui deviennent des pièges mortels. On nous a appris à confier notre pouvoir à ceux qui s’en sont accaparé, et s’en nourrissent.

On nous a appris à rester dedans, à climatiser nos peurs, à déléguer nos vies.

Mais le climat, les cycles de Mère-Terre nous poussent dehors.

Le Vivant nous appelle à sortir, à nous relier, à nous mettre en marche, et revenir à l’essentiel.

 

Les Peuples qui se lèvent

Ils sont nombreux. Partout sur la planète, les Peuples premiers se lèvent. Pas seulement pour survivre, mais pour nous rappeler à l’ordre du Vivant. Leur message est d’une urgence absolue, mais il n’est pas nouveau : il est vieux comme le monde.

Moira Millán, femme Mapuche, guerrière de la Terre, parle des « enfants telluriques ». Elle dit que nous sommes nombreux, bien au-delà des peuples autochtones, à être nés de la Terre, à ressentir son pouls sous nos pieds, à ne plus pouvoir faire semblant.

Je suis une enfant tellurique. Je le sais maintenant.

J’ai rencontré des Mamos Kogis, venus de la Sierra Nevada de Santa Marta en Colombie. Ils nous appellent « les Petits Frères », nous les Occidentaux. Ils nous regardent avec une tristesse profonde, mais sans colère. Ils disent que la Terre est malade, que les glaciers des montagnes fondent parce que nous avons oublié comment penser. Penser avec le cœur. Penser avec l’eau, avec la pierre, avec le vent. Ils ne manifestent pas avec des pancartes. Ils font des offrandes. Ils « paient » la Terre. Leur lutte est spirituelle, et c’est la plus radicale de toutes.

J’ai écouté Sheila Watt-Cloutier, femme inuite, parler du « droit au froid ». Son peuple voit la glace disparaître sous ses pieds. L’Arctique brûle, et avec lui, un monde entier de savoirs, de chants, de relations au vivant. Elle a porté la voix des Inuits jusqu’aux Nations Unies, non pour demander de l’aide, mais pour exiger justice. Pour dire que le changement climatique est une violation des droits humains.

Et son Peuple me crie dans l’oreille à toutes les cérémonies depuis quelques mois.

J’ai été touchée par Patricia Gualinga, de la communauté Sarayaku en Amazonie équatorienne. Elle défend la « Forêt vivante », le Kawsak Sacha, un concept juridique et spirituel qui reconnaît la forêt comme une personne, un être vivant, sujet de droits. Les pétroliers veulent entrer. Les Sarayaku résistent, debout, avec leur corps, avec leurs chants, avec leur droit.

Et il y a Davi Kopenawa, chaman Yanomami, qui crie au monde que l’or extrait de la forêt amazonienne par les garimpeiros illégaux est un vol de l’âme de la Terre. Il dit que les Blancs dorment, qu’ils rêvent mal. Que les Yanomamis rêvent la forêt pour qu’elle continue d’exister.

Et d’autres encore…

Tous ces peuples se lèvent contre les dégâts causés par les humains, par les Blancs, par les colons, par les multinationales, par les gouvernements corrompus, par l’extrême droite qui nie le vivant, qui privatise l’eau, qui criminalise les défenseurs de la Terre. Ils se lèvent pour récupérer leurs territoires, non par nostalgie, mais parce que sans ces territoires, le monde entier meurt. Leur combat n’est pas seulement le leur. C’est le nôtre.

Notre héritage pillé, notre mémoire à retrouver

Je ne suis pas autochtone. Je suis une descendante de colons, de paysans, de femmes brûlées et d’hommes brisés. Mon héritage à moi, c’est un héritage de coupure. On nous a volé notre connexion à la Terre. On nous a appris à avoir peur des plantes, des esprits, de notre propre corps. On nous a enfermée dans un monde rectiligne, productiviste, patriarcal, où tout ce qui est vivant doit être contrôlé, mesuré, exploité.

Mais cet héritage n’est pas une fatalité. Il peut devenir une force. Parce que je sais ce que c’est que d’être déracinée, je peux choisir de me ré-enraciner, et ré-enchanter. Parce que je sais ce que c’est que d’être réduite au silence, je peux choisir de porter une parole. Parce que je sais ce que c’est que d’avoir honte de mon héritage, je peux choisir de le transformer en responsabilité.

Je me reconnais comme porteuse de médecine. Pas au sens usurpé, pas au sens new age, pas au sens d’une appropriation culturelle déguisée. Mais au sens profond et humble : une femme qui choisit de remettre du lien, de la beauté, du soin, de la présence, dans un monde qui s’effondre. Une femme qui écoute, qui apprend, qui se tient aux côtés de ceux qui luttent, sans jamais parler à leur place.

ANIMA MUNDI : l’âme du monde

Il y a un an, j’ai créé une association. Je l’ai appelée ANIMA MUNDI. L’âme du monde. Ce nom est un élan profond et véritable, une boussole, un cri. Il dit que le monde a une âme. Que la Terre n’est pas qu’une terre nourricière, c’est un être vivant. Que le vivant n’est pas une marchandise. Que chaque arbre, chaque rivière, chaque montagne, chaque enfant, chaque animal est traversé par un souffle sacré.

ANIMA MUNDI est encore une petite graine. Et je suis une minuscule fourmi dans l’immensité de cette terre.

J’accompagne des personnes en individuel, j’anime des cercles, je crée des espaces de reliance. J’essaie, avec mes moyens, de répondre à l’urgence climatique et spirituelle de notre époque. Je propose des pratiques pour prendre soin de nos corps d’énergie, de nos corps de vie. Pour reprendre notre pouvoir, notre responsabilité, physiquement, énergétiquement et symboliquement. Pour nous mettre ensemble en marche.

Marcher ensemble. Voilà le cœur du message. Nous ne pouvons plus agir seuls. L’effondrement n’est pas seulement écologique, il est relationnel.

Nous avons perdu l’art de faire communauté, de nous parler vrai, de nous soutenir, de célébrer, de pleurer ensemble. Nous avons laissé le pouvoir aux mains de ceux qui s’en accaparent — les multinationales, les gouvernements autoritaires, les idéologies de haine et de division.

Il est temps de récupérer notre pouvoir. Pas le pouvoir de dominer, mais le pouvoir d’agir, de créer, de soigner, de résister. Un pouvoir de coeur.

Un appel doux et urgent

Je lance aujourd’hui cet appel. Un appel doux, un pamphlet du cœur.

À celles et ceux qui se sentent enfants de la Terre, même sans savoir comment le nommer.
À celles et ceux qui sentent que le monde craque, et qui ne veulent plus détourner le regard.
À celles et ceux qui portent des projets, des rêves, des colères, des espoirs.
À celles et ceux qui veulent agir, mais ne savent plus par quel bout commencer.

J’ai besoin de vous.
J’ai besoin d’idées, de soutiens, de relais, de réseaux.
J’ai besoin de rencontrer des personnes qui, comme moi, cherchent à créer des ponts entre les mondes, entre les luttes, entre les cœurs.
J’ai besoin que l’on se mette ensemble pour penser, pour sentir, pour agir.
ANIMA MUNDI est une offre de service au Vivant. Mais elle ne peut pas rester seule.

Si tu lis ces mots, et que quelque chose résonne en toi, écris-moi. Parlons-nous. Relions-nous. Organisons-nous.
Il ne s’agit pas de créer un énième mouvement, mais de tisser une toile. Une toile de soin, de résistance, de beauté, de liens de lumière et d’amour.
Une toile qui relie nos propres luttes intérieures et collectives à celles des luttes des Peuples premiers.
Une toile qui nous rappelle que NOUS SOMMES LA TERRE qui se défend.

Le monde a besoin de sa diversité. Besoin de ses minorités, de ses voix trop longtemps réduites au silence. Besoin du féminin sacré, des femmes debout, des queers, des sorcières, des folles divines et des sages qui osent, et des hommes reliés à cette puissance.

Besoin de nous toustes, uni.e.s dans nos différences, portant ensemble cette médecine de l’arc-en-ciel. Cette médecine qui ne gomme rien, qui ne hiérarchise pas, mais qui relie.

Un pont de lumière entre les mondes, comme l’annoncent les prophéties de l’arc-en-ciel.

Nous sommes ces couleurs. Nous sommes ce pont.

Alors, oui, le climat bouscule. Les glaciers fondent. Les forêts brûlent. Les rivières s’assèchent. Les corps s’épuisent.
Mais partout, des voix se lèvent. Des mains se tendent. Des cercles se forment.
Je veux être une de ces voix. Je veux être une de ces mains. Je veux être une de ces femmes qui avancent, même sans savoir exactement où elles vont, mais en sachant qu’elles ne sont plus seules.

Nous sommes les enfants de la Terre.
Nous sommes les enfants telluriques.
Nous sommes l’âme du monde qui se souvient d’elle-même.

Ensemble, mettons-nous en marche.

 

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La Terre a besoin de nous toustes.

Marion Rebérat

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